Le male gaze dans la culture : sois belle et sexuelle

On se retrouve aujourd’hui pour parler du male gaze, autrement désigné sous l’appellation « regard masculin ». Ce concept est apparu en 1975 dans une publication de Laura Mulvey. Dans Visual Pleasure and Narrative Cinema, cette critique et réalisatrice britannique analyse la manière dont les réalisations cinématographiques sont marquées du sceau de la société patriarcale. 

 

Le male gaze, qu’est-ce que c’est ? 

Avez-vous déjà remarqué, en regardant un film ou une série, que parfois souvent, la caméra avait tendance à traîner sur certaines parties du corps des femmes ? Avez-vous remarqué que ces gros plans se faisaient rarement sur un coude ou un orteil, mais plutôt sur une poitrine, des jambes ou une paire de fesses ? Eh bien voilà, le male gaze, c’est ça. Enfin, c’est comme ça que l’on pourrait introduire le concept. Il s’agit de filmer d’un point de vue masculin, comme si la caméra elle-même représentait un regard d’homme, d’homme hétérosexuel bien entendu. 

Le male gaze est donc présent dans les films, les séries, mais aussi sur les affiches de films, dans les publicités, la littérature, les jeux vidéo…partout en fait. 

 

Le male gaze à l’écran : des culs et des boobs

Pour moi, le meilleur exemple de male gaze au cinéma ou dans les séries se trouve dans la nudité féminine gratuite. Pourquoi gratuite ? Parce que, si vous faites un peu attention, vous vous rendrez compte que, la plupart du temps, lorsqu’une actrice se retrouve nue dans une production (ce qui arrive très fréquemment), cela n’apporte absolument rien à l’histoire. Il s’agit là simplement d’une manière de faire plaisir au regard masculin. 

À qui brandirait l’argument de la censure et du puritanisme, je répondrais : hors-sujet. En effet, au cinéma, nous ne voyons pas des femmes nues, non. Nous voyons des femmes -correspondant aux standards de beauté définis par les hommes-, -placées dans un contexte charnel- nues. La nuance est fondamentale. Ces corps dénudés n’existent que pour émoustiller sexuellement les hommes. Il s’agit de leur fonction première, ce qui, en tant que femme, me met personnellement très mal à l’aise, en plus de me filer des complexes. C’est de la pure objectification du corps féminin, et ça craint. Quand on verra une meuf grosse/vieille/non-valide/… nue dans un Tarantino (sans que le public masculin ne tourne de l’oeil ou ne râle), on pourra éventuellement en reparler.

 

Instant People

Keira Knightley a récemment avoué que le male gaze la gênait beaucoup et qu’elle ajoutait désormais à tous ses contrats une clause de non-nudité (en tout cas lorsque le réalisateur est un homme). S’il s’agit d’un exemple positif pour les femmes, on peut néanmoins se demander si elle serait l’actrice qu’elle est aujourd’hui si elle avait mis en place cette clause dès le début de sa carrière. En effet, Keira Knightley n’est pas la première actrice à refuser de jouer nue mais, elle comme bien d’autres ont d’abord dû se soumettre à cette injonction avant, une fois célèbre, de pouvoir s’y opposer. 

C’est le cas d’Emilia Clarke, qui a incarné le personnage de Daenerys Targaryen dans Game of Thrones. En effet, dans le podcast américain Armchair Expert, elle a admis que les scènes de nudité dans la première saison de la série l’ont terrifiées. Elle s’estime néanmoins chanceuse d’avoir eu pour partenaire Jason Momoa (Khal Drogo) qui lui aurait apporté son soutien, en veillant par exemple à ce qu’elle dispose toujours d’un peignoir entre deux prises d’une scène de nudité. Alors oui, Jason est sûrement un good guy, mais cette anecdote soulève, à mon sens, quelques interrogations. 

Pourquoi est-ce à un acteur de la série de s’assurer du bien-être et de l’intégrité d’une actrice ? Est-ce que ça ne devrait pas être le rôle du réalisateur ou de quelqu’un engagé spécialement pour ça ? Si Jason Momoa avait été un mufle, qui se serait soucié d’Emilia Clarke, à poil devant 50 personnes ? Et pourquoi ce n’est pas Emilia qui a exigé un peignoir ? Bon celle-ci est facile : parce qu’elle pensait qu’elle avait juste le droit de la fermer et de faire ce qu’on lui indiquait. Heureusement, aujourd’hui, elle se sent libre d’envoyer paître les personnes lui mettant la pression pour réaliser ce genre de scènes. Mais qu’en est-il des jeunes actrices débutantes ? 

 

Le male gaze en littérature : des culs et des boobs 

Ces derniers temps, j’ai de plus en plus de mal à lire des auteurs masculins, à cause du male gaze justement. Eh oui, la littérature ne fait pas exception, que ce soit dans les rôles attribués aux personnages féminins, ou tout simplement dans leur description physique. Je vais vous partager quelques extraits d’un roman de Michel Bussi qui s’appelle Un avion sans elle. Je vous laisse checker Google si vous voulez un résumé, parce que je vais ici simplement m’attarder sur la description de Lylie, un personnage féminin du livre. Dans cet extrait, elle vient d’avoir 18 ans. 

« Un short moulant comme une seconde peau. Un haut qui aplatissait trop les seins de Lylie, mais qui dévoilait par contre intégralement son ventre plat, la chute de ses reins, le grain de sa peau, à peine bronzée »

« Les hommes, subjugués par l’apparition fugitive de cette fille blonde, élancée, dans sa combinaison moulante. Hypnotisés par le mouvement régulier de ses longues jambes nues (…) Les fesses de Lylie s’agitaient à la hauteur de ses yeux, ondulantes, sautantes, vivantes. »

Mention spéciale pour les fesses vivantes qui sautent et ondulent. 

« Marc devait emboîter le pas de Lylie, se résoudre à contempler devant lui ce dos trempé de sueur, ces fesses galbées »

« Se résoudre »…le pauvre homme !

« La sueur coulait dans le dos nu de Lylie. Les gouttes glissaient jusque dans le bas de ses reins. Peau et perles. Comme une source joyeuse dans laquelle Marc n’avait qu’une envie : plonger sa bouche. »

On serait pas dans un porno là ? Ah ben non. Bon, Lylie vient tout juste d’avoir 18 ans donc c’est ok, non ? Haha. Ha. 

Il me vient une idée ! Et si je transformais Lylie en Lilian ? Voyons ce que ça donne :

« Un short moulant comme une seconde peau. Un haut qui aplatissait trop les pectoraux de Lilian, mais qui dévoilait par contre intégralement son ventre plat, la chute de ses reins (…) ce garçon blond, élancé, dans sa combinaison moulante (…) le mouvement régulier de ses longues jambes nues (…) Les fesses de Lilian s’agitaient à la hauteur de ses yeux, ondulantes, sautantes, vivantes »

J’aimerais vraiment savoir ce que ça vous inspire parce que de mon côté, c’est un mélange entre « On est vraiment dans un bouquin porno là » et « c’est vraiment dur à prendre au sérieux ». Pardon mais cette histoire de fesses sautantes était déjà ridicule dans la version originale, mais là…c’est gênant. Du coup, pourquoi c’est gênant ? À mon sens, pour plusieurs raisons. Déjà parce que, dans une oeuvre de fiction (grand public, dirais-je, dans le sens « pas porno » mais pas fait pour les enfants non plus), romans comme films, il est rare que la narration s’appesantisse sur le corps d’un homme. Au cinéma ou dans les séries, les gros plans sexualisés sur les parties du corps sont un traitement réservées aux femmes. Il en est de même dans la littérature. Si les hommes auront également droit à leur description, celle-ci sera bien plus sobre, détachée. L’adjectif « séduisant » ou « charmant » pourra bien être affublé à l’un d’eux, mais les longues descriptions émoustillantes n’existeront tout simplement pas. 

Est-ce parce que la plupart des oeuvres connues ont été réalisées par des hommes cis-hétéro? Logiquement, ils ne vont sexualiser que les personnages qu’ils désirent, donc les femmes. À l’inverse, les oeuvres réalisées par des femmes cis-hétéro décrivent-elle alors les hommes de manière hyper-sexualisée. Eh bien non, du tout. Pour la simple raison que, même si les femmes cis-hétéro désirent les hommes, elles ne les ont jamais objectifés. Pourquoi ? Parce que la beauté physique des hommes n’est pas aussi importante qu’elle ne l’est chez une femme, déjà, et que ce délire de pouvoir et de possession du corps de l’autre est directement lié au patriarcat. 

 

Pourquoi le male gaze est-il problématique ? 

Tout d’abord, parce que le male gaze est omniprésent dans la majorité des productions, ce qui s’explique facilement par le monopole des hommes sur le cinéma : des hommes cis-hétéro font des films pour d’autres hommes cis-hétéro.

« En 2012, 91% des réalisateurs de films étaient des hommes. »  

Ensuite, parce que, malgré les dires des défenseurs du statu quo, le cinéma influence la société et les comportements. Si les garçons grandissent en ayant comme unique image féminine la femme fatale, et comme unique image masculine l’homme tout puissant qui a juste à tendre la main pour se servir, il n’est guère étonnant que ces garçons deviennent des hommes misogynes et/ou violents. De la même manière, qu’est ce que les films apprennent aux petites filles ? Que leur but dans la vie est d’être belle et de se marier. Et si elles sont laides ou lesbiennes ? C’est simple : elles n’existent pas.  

N’en déplaise à certains, le regard masculin n’est pas le seul qui compte, surtout lorsque celui-ci objectifie et sexualise la moitié de l’humanité.

De plus, le male gaze va souvent de pair avec les rôles « supports », que l’on pourrait aussi appeler rôles « vides ». En effet, dans les films réalisés par des hommes cis-hétéro, les femmes sont non seulement hyper-sexualisées, mais elles n’existent fréquemment, passivement, que pour mettre en valeur le personnage masculin, qui lui est actif. Les femmes n’ont ni passé, ni ambition personnelle, et sont uniquement considérées sous le prisme de la séduction. Cela fait d’ailleurs écho au test de Bechdel :

Le point Bechdel 

Ce test, inventé par la dessinatrice Alison Bechdel, permet de mettre en lumière le sexisme au cinéma. Afin d’analyser les films d’un point de vue féministe, trois critères sont pris en compte :

  • le film comporte au moins 2 femmes qui possèdent un prénom/nom ;
  • ces femmes parlent ensemble au moins une fois ;
  • lors de cette conversation, le sujet n’est pas un homme.

Vous vous dites peut-être que le test est très facile à passer, et que ces critères sont peu ambitieux d’un point de vue féministe. 

Pour le deuxième point, je suis parfaitement d’accord. Cela dit, le test n’est pas si facile à valider. En effet, en 2016, le site Polygraph a analysé 4000 films et le résultat est le suivant : 

« 46% des films sortis depuis 1995 (et uniquement écrits par un homme) échouent au test »

Au regard des critères de Bechdel, 46%, c’est énorme ! Surtout que l’on peut objectivement penser que ce pourcentage aurait été bien plus élevé si l’étude avait porté sur des films sortis avant 1995. Du coup, toutes années confondues, voici quelques films qui échouent au test : 

  • La première trilogie Star Wars de George Lucas ;
  • Fight Club de David Fincher ;
  • Le Cinquième Élément de Luc Besson ;
  • Beaucoup de productions Disney : Blanche-Neige, Aladdin, Le livre de la jungle… ;
  • Avatar de James Cameron ;
  • La trilogie du Seigneur des Anneaux de Peter Jackson.

C’est un peu flippant quand même. Sinon, il y a cette liste sur Senscritique qui recense des films passant le test. Attention tout de même, tous les films de la liste ne sont PAS féministes (loin de là). Quand je vois Sin City dedans, film illustrant parfaitement le concept du male gaze, je m’étouffe un peu, mais au moins, les femmes n’y sont pas inexistantes. Fin de la digression Bechdel.

 

Pour conclure, je dirai que le male gaze est présent partout. Dans les films, séries, livres, dans les publicités pour yaourts ou encore dans les jeux vidéo. J’ai beaucoup parlé de nudité dans cet article car elle donne lieu à un paradoxe plutôt frappant. Je m’explique : le fait que les femmes soient représentées nues à travers le male gaze, c’est à dire de manière sexualisée, est totalement accepté dans la société. En revanche, dès qu’une femme apparait nue dans un contexte n’ayant rien à voir avec la sexualité (et encore davantage si elle ne correspond pas aux standards de beauté), cela fait scandale. Quelques exemples : 

  • L’allaitement en public ;
  • Le topless féminin à la plage ou dans l’espace public (les FEMEN, Corinne Masiero à la cérémonie des César) ;
  • La censure des tétons féminins sur Instagram ou Facebook ;

Bref, belle hypocrisie en somme. Les seins = sexe, et puis c’est tout. Je rappellerai enfin que la sexualisation de la poitrine est une construction sociale (du christianisme a priori), donc il serait peut-être temps de nous lâcher les boobs. Merci. 

Et pour se quitter sur une une note plus joyeuse, je vous propose cette sélection de films qui proposent un traitement bien plus intéressant des personnages féminins, tout en s’affranchissant du male gaze : 

  • Thelma et Louise de Ridley Scott (1991) ;
  • Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud (2007) ;
  • Millenium de Niels Arden Oplev (2009) ;
  • Fish Tank d’Andrea Arnold (2009) ;
  • Les figures de l’ombre de Theodore Melfi (2016) ;
  • Mustang de Deniz Gamze Ergüven (2015) ;
  • Portait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma (2019).

N’hésitez pas à me faire part de vos films « female gaze » préférés, et suivez la publication des nouveaux articles en vous abonnant à mes réseaux ! À bientôt !

 

Sources : Wikipédia, Lesinrocks, Cineserie, Allocine, Grazia

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Cet article a 2 commentaires

  1. Lou.P

    Génial ! Merci pour ce point Bechdel fort à-propos. Cet article est excellent <3