Féminisme intersectionnel : parole de concernées

 

Il y a longtemps que je ne vous ai pas parlé de féminisme ! La dernière fois, il était question du male gaze. Aujourd’hui, je vous propose alors d’aborder le féminisme intersectionnel. Il y a quelque temps, j’ai passé une annonce sur Instagram afin d’obtenir des témoignages provenant de personnes subissant, en plus de la misogynie, une ou plusieurs autres oppressions systémiques. Cet article met en lumière leur parole, et je remercie Antianeira, D., Jasmine, Sarah et T. de s’être livrées à moi. Je tiens aussi à vous prévenir que certains propos rapportés ici sont très violents, et que leur lecture pourrait s’avérer difficile, en particulier si vous êtes concerné.e.s par les oppressions en question.

 

À l’origine du féminisme intersectionnel

Le terme d’intersectionnalité a été employé pour la première fois en 1989 par Kimberlé Williams Crenshaw, universitaire afro-américaine. Dans une enquête de 1991, elle analyse les violences perpétrées à l’encontre des femmes racisées dans les milieux défavorisés des États-Unis. Pourquoi une telle enquête ? Eh bien parce que les difficultés rencontrées par les femmes noires n’étaient pas considérées par les mouvements féministes de l’époque.

Aujourd’hui, l’intersectionnalité -et plus spécifiquement le féminisme intersectionnel- ne s’intéresse plus seulement à la situation des personnes victimes de misogynie et de racisme, mais également à la situation de toute personne susceptible de subir différentes oppressions en simultané. Dans le cas du féminisme intersectionnel seront, par exemple, concernées :

  • les femmes LGBTQ+ ;
  • les femmes neuro-atypiques ;
  • les femmes non-valides ;
  • les femmes juives ou musulmanes ;
  • les femmes grosses ;
  • les femmes pauvres.

 

Les oppressions, depuis toujours et à jamais

 

« Du berceau au cercueil, le sexisme nous accompagne à chaque pas et même lorsque nous sommes seules, car il s’insinue jusque dans nos propres pensées. »

Antianeira

 

Si vous êtes victime d’une oppression systémique, vous souvenez-vous de ses premières manifestations dans votre vie ? C’est une question que j’ai posée aux participantes de mon enquête.  D’après les témoignages recueillis, et je dois dire que mon expérience va aussi dans ce sens, les oppressions se manifestent depuis le plus jeune âge. Néanmoins, c’est souvent en grandissant que l’on comprend l’ampleur du phénomène et, surtout, les dégâts qu’il engendre.

Sarah

Le premier contact de Sarah avec l’oppression n’aurait pas pu être plus frontal. Abusée lorsqu’elle était enfant puis dans sa vie de jeune adulte, elle confie :

« Ça reflète tellement bien le pouvoir qu’exerce les hommes sur les femmes, jusque dans la sphère la plus intime. Et quand on voit que la justice est quasiment nulle pour traiter ce genre d’affaires, on comprend bien que c’est toute notre société qui est misogyne. »

 

Jasmine

Pour Jasmine, jeune femme métisse, les manifestations du racisme ont débuté dès l’enfance. Ne connaissant que la partie blanche -et très raciste- de sa famille, elle doit subir de nombreuses railleries relatives à son physique. Sont moqués son « gros cul de négresse », ses lèvres ressemblant à des « ventouses » et son nez, dans lequel on la menace de placer un os. L’école, qui devrait pourtant apprendre aux enfants la tolérance et la bienveillance (on peut toujours rêver) ne fait que renforcer le décalage par rapport aux autres que ressent Jasmine. Être enseignant ne protège hélas pas des préjugés, et Jasmine, malgré ses bons résultats, a souvent été jugée moins capable que ses camarades blancs, entre autres…

« Les profs ont eu tendance à penser que j’étais plus méchante que les autres parce que j’étais noire. Je me faisais punir quand je répondais à une insulte alors que la personne qui m’avait insultée ne l’était pas. »

Le fait de grandir dans cet environnement a eu de lourdes conséquences sur Jasmine, qui a fini par éprouver de la haine envers elle-même et sa condition de femme métisse. Afin de paraître plus blanche, elle se lisse les cheveux, ne s’expose jamais au soleil, et a même hésité à se faire refaire le nez. Aujourd’hui, Jasmine a fait la paix avec elle-même, mais comment justifier qu’une enfant ait dû en passer par là ?

Antianeira

Pour Antianeira, femme neuroatypique et grosse, le passage sur les bancs de l’école n’a pas été évident non plus et a provoqué un syndrome de stress post-traumatique qui la suit encore dans sa vie d’adulte. Subissant déjà du harcèlement de la part de ses camardes, son fonctionnement intellectuel et émotionnel particulier n’a jamais été pris en compte par ses professeurs qui ont manqué d’empathie et de souplesse. La difficile gestion des émotions d’Antianeira, ainsi que sa profonde intolérance à l’injustice l’ont souvent placée dans la position du vilain petit canard.

« On m’a mis dans la tête que j’avais mauvais caractère, que j’étais méchante, bête même, parce que pas comme les autres. »

 

 

La sexualité féminine : vous reprendrez bien un peu d’oppression ?

La misogynie, on en avait déjà parlé un peu dans cet article, se manifeste dès l’enfance à travers l’éducation genrée que l’on donne aux petites filles. Pourtant, c’est souvent bien des années plus tard que les petites filles en question s’aperçoivent qu’elles se sont fait avoir sur toute la ligne. Ce moment coïncide fréquemment avec le début de leur vie sexuelle. Rien d’étonnant puisque la sexualité est un élément primordial lorsqu’il s’agit de déterminer si une femme est convenable ou non.

Comment découvrir le sexe sainement si, comme Jasmine, votre famille vous a rabâché que c’était mal ?

« Dans ma famille, c’était : une femme qui a des relations sexuelles est une pute, prendre la pilule c’est pour les putes et si tu te retrouves enceinte, c’est vraiment que tu es la dernière des putes. »

Ça a le mérite d’être clair…

 

Comment parvenir à affirmer son identité si, comme Sarah, votre bisexualité est sans arrêt remise en question par votre entourage ?

« Ma sœur m’a dit que je n’étais pas bi sous prétexte que je n’étais jamais sortie avec une fille. Elle a ajouté qu’à 18 ans, tout le monde se dit bi pour être open, que c’est un effet de mode. Même quand je sortais avec un garçon transgenre, elle restait dans le déni. »

 

Ou si, comme D., la découverte de soi engendre des problématiques nouvelles ?

« Depuis qu’on est ado, on entend les mots gouine ou lesbienne utilisés comme insulte. Alors quand on se découvre bi, en l’occurrence dans une relation lesbienne, on a conscience que l’on entre dans cette case qui est une insulte pour plein de gens. Confusément, j’ai réalisé que j’appartenais à une communauté qui subit de vraies violences. Que même si moi j’ai eu de la chance qu’il ne m’arrive rien de grave, certain.e.s se font casser la gueule pour ce qu’iels sont. »

 

L’oppression opportuniste, ou l’hypocrite bienveillance

Dernièrement, le sujet de la prise de pouvoir par les talibans en Afghanistan a fait couler beaucoup d’encre, à juste titre. Je pense que personne n’osera nier qu’il s’agit d’un drame pour les Afghanes. Cependant, la médiatisation de cette situation a aussi permis aux fachos de tous horizons de venir déverser leur islamophobie à tout va. Pourquoi ces individus, d’ordinaire si prompts à défendre les violeurs et les tueurs de femmes, se mettent-ils soudainement à s’intéresser au sort des Afghanes ? Tout simplement car l’opportunité de blâmer l’islam était bien trop belle pour la laisser passer. Ces personnes condamnent-elles les hommes pour la violence perpétrée à l’égard des femmes ? Que nenni ! Elles condamnent l’islam. Elles seront également les premières à enjoindre les femmes de s’habiller d’une certaine manière afin d’éviter un viol. « Pour leur bien », évidemment…

Cette hypocrite bienveillance se manifeste dans bien d’autres cas. Antianeira en sait quelque chose. Enseignante, elle doit supporter les remarques grossophobes d’une collègue, qui « se cache derrière son statut de prof de SVT pour prétendre savoir ce qui est bon pour la santé ou pas ». Cet argument sert souvent de justification à nombre de pratiques grossophobes, à commencer par la violence médicale dont Antianeira a fait les frais, mais pas seulement :

« Les magasins qui ne produisent pas de vêtements pour mon corps, les films qui représentent les personnes qui me ressemblent comme comiques et ridicules par essence… Nos corps de gros.ses qui sont bons à être disséqués figurativement, mais même littéralement dans des émissions grand public… La grossophobie est une discrimination encore largement considérée comme acceptable. »

 

Double oppression, double peine

 L’oppression commune aux participantes de mon enquête est la misogynie. Pour Sarah, cela se manifeste surtout de la part des hommes-cis. Ceux-ci vont l’infantiliser, la rabaisser à son statut de femme ou encore lui faire des remarques sur son physique. D., elle, confie que ses moments les plus oppressants ont été vécus en présence d’hommes âgés de la haute-bourgeoisie, qui « se permettent des allusions, des gestes déplacés… le tout sur un registre mondain qui rend la situation très malsaine ».

Toutes ces femmes ont en commun au moins une oppression supplémentaire. Elles m’ont fait part d’expériences les ayant particulièrement marquées, expériences dans lesquelles se manifestent plusieurs oppressions en même temps. En voici quelques-unes :

 

Misogynie et lesbophobie/biphobie

D. relaye un jour sur Facebook « une publication qui salue l’initiative d’une marque ayant décidé de dé-genrer son catalogue de Noël. Un cousin commente en se demandant si ça ne risque pas de perturber les enfants ». D. argumente, mais son cousin finit par rétorquer que D. doit elle-même être perturbée par un manque de repères concernant ce qui est masculin et féminin. En plus du mansplaining flagrant, le cousin de D. se livre également ici à une remise en cause de la légitimité de l’orientation sexuelle de sa cousine, comme si être bisexuelle ne pouvait venir que d’un dysfonctionnement psychologique.

D. me confie une autre anecdote. Un soir, alors qu’elle rentre chez elle à pied avec sa copine, un groupe d’hommes interpelle et complimente les deux femmes. Celles-ci pressent le pas. Les insultes pleuvent, ainsi que les gestes agressifs.

« C’est ça, cassez-vous les gouinasses ! Je me souviens qu’on stressait, on avait peur. Arrivées sur le trottoir d’en face, on tombe nez à nez avec une femme trans qui nous interpelle. Elle nous demande s’ils ne nous ont rien fait. Elle, elle a le visage en sang. »

 

Misogynie et racisme

Jasmine m’a fait part de certains clichés concernant les femmes noires, clichés qui ont compliqué sa vie amoureuse. Des hommes blancs ont été nombreux à supposer que, du fait de sa couleur de peau, Jasmine était forcément très portée sur le sexe, et n’opposerait aucune résistance à des pratiques telles que la sodomie.

Le témoignage de T. ne peut que confirmer celui de Jasmine. L’hypersexualisation et la fétichisation des femmes noires est un phénomène dramatique et dangereux. T. a en effet connu un partenaire sexuel qui bafouait totalement son consentement :

« Il me disait que, puisque j’étais noire, il y avait de la place. Il me disait aussi que, même si je disais le contraire, je ne pouvais pas avoir mal. Ça a été très traumatisant. C’est aussi pour ça que j’ai beaucoup de mal à sortir avec des blancs aujourd’hui. Je me dis qu’ils ne seront pas assez déconstruits, qu’il est possible qu’ils ne me respectent pas. »

 

 Existe-t-il une hiérarchie des oppressions ?

Les témoignages recueillis me laissent penser que, plus une caractéristique est visible, plus elle sera susceptible de provoquer des manifestations oppressives.

Pour Sarah, la misogynie est plus difficile à vivre que la biphobie. Elle l’explique par le fait que sa bisexualité ne se lit pas sur son visage. De plus, lorsqu’elle est en couple avec un homme, elle passe pour une femme hétérosexuelle.

« Dans la rue, je ne tiendrai peut-être pas la main de ma copine avec autant d’assurance que je le fais avec mon copain. C’est dommage, parce que je reste la même personne, mais je sais que le traitement des autres ne sera pas le même. »

C’est le contraire pour D., qui note ici un paradoxe :

« Le fait d’être en couple avec une femme, donc de ne pas avoir d’homme chez moi, fait que je subis au quotidien moins le sexisme […] En revanche, on va me soupçonner de ne pas être féminine, ou disqualifier ma parole (notamment si j’essaye de parler de féminisme) parce que je suis en couple avec une femme. »

Il semble donc contre-productif de chercher à déterminer une hiérarchie des oppressions, car cela dépend surtout des expériences de chacun.e. Ce qui est certain en revanche, c’est que les oppressions se cumulent sans s’annuler.

Pour Jasmine, par exemple, le racisme et la misogynie sont liés et il lui est impossible de trancher entre les deux : les femmes sont hypersexualisées, et les femmes noires le sont encore davantage à cause de certains a priori provoquant un phénomène de fétichisation.

Il en est de même pour Antianeira, qui confie :

« Mon expérience de femme grosse est fondamentalement différente d’une expérience de vie de femme non grosse. Je ne suis pas un jour femme et un jour grosse, je suis les deux en même temps et chacune de ces deux facettes de mon identité informe l’autre. La misogynie que je vis est une misogynie grossophobe. »

 

Féminisme intersectionnel, une nécessité ?

Il existe de nombreux types de féminisme, et tous ne conviennent pas à tout le monde, loin de là. Si la notion de féminisme intersectionnel a vu le jour, c’est bien dans une démarche d’opposition à ce qu’on appelle le féminisme blanc, le féminisme blanc bourgeois ou encore le féminisme colonial. La question de la race transparait fortement dans ces termes, mais les personnes racisées ne sont pourtant pas les seules à se sentir exclues de certaines mouvances du féminisme. Par exemple, les femmes transgenres et les travailleuses du sexe sont rejetées par certaines féministes radicales (coucou les TERFS !).

Sarah m’explique ne pas trouver sa place dans les milieux LGBT, notamment à cause de sa bisexualité :

« J’ai l’impression qu’on est très invisibilisés parce que, en tant que femme avec un homme, je suis vue comme hétéro, et avec une femme, je serai vue comme lesbienne, alors que je reste bisexuelle ! »

Il en est de même pour D., qui regrette que la bisexualité ne soit toujours pas prise au sérieux, même au sein de la communauté LGBT.

Comment alors se positionner d’un point de vue militant ?

Les participantes de mon enquête sont en tout cas unanimes sur le sujet : le féminisme intersectionnel EST nécessaire. Mais que signifie-t-il pour elles et pourquoi leur semble-t-il important ? Pour cette dernière partie, je vous laisse avec les témoignages d’Antianeira, D., Jasmine et Sarah, sans lesquelles cet article ne serait pas.

« Le féminisme intersectionnel, c’est considérer qu’il n’existe pas une seule condition féminine, mais une variété de conditions féminines, et que le sexisme peut impacter les femmes de différentes manières en fonction de leur orientation sexuelle, de leur classe sociale, de leur origine réelle ou supposée, de leur religion, de leur identité de genre. »

D.

 

« Il est important à mon sens de regrouper les discriminations, parce qu’elles sont bien réelles, et qu’elles témoignent d’autres problématiques dans nos sociétés. Le féminisme intersectionnel permet aussi de regrouper des personnes en cercle plus restreins, pour le bien de toutes. Car ces femmes entre elles peuvent parler de leur situation. Des femmes noires ne seront pas forcément à l’aise pour parler de racisme si elles sont entourées de femmes blanches. »

Sarah

 

« Le sexisme peut être aggravé par les autres oppressions. Le féminisme intersectionnel est aussi un mouvement qui m’a sauvée parce que ça m’a aidée à mettre des mots sur des choses que je ressentais. Ça m’a permis d’associer deux luttes (féminisme et antiracisme) alors qu’avant j’avais du mal à me positionner. Je me voyais mal faire partie d’un groupe LGBT en étant cis-genre, mais le féminisme intersectionnel me permet de défendre tout le monde en même temps. Toutes les oppressions y ont leur place. »

Jasmine

 

« Le féminisme intersectionnel est un féminisme qui sait que la lutte pour l’égalité entre les genres ne peut se faire que dans une lutte globale. Qu’on ne peut arriver à l’égalité entre les genres si on ne lutte pas également pour l’égalité des personnes racisées, handicapées, LGBT+, neuroatypiques, pauvres, etc. Qu’on ne peut lutter contre le patriarcat sans lutter aussi contre le suprémacisme blanc et le capitalisme. Parce que si une femme noire est discriminée, alors elle n’est pas l’égale de n’importe quelle autre personne et il y a là un échec du féminisme. Tant qu’une seule femme sera opprimée, aucune femme ne sera libre. »

Antianera

 

C’est sur ces belles paroles que s’achève cet article. J’espère qu’il vous a plu et que les témoignages retranscrits ici vous ont touchés autant que moi.  Par ailleurs, n’hésitez pas à suivre les nouvelles publications en vous abonnant à mes réseaux ! Vous pouvez également retrouver Antianeira et Jasmine sur Instagram. À bientôt !

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Cet article a 2 commentaires

  1. NL

    Article intéressant, témoignages émouvants, ce genre de chose ne devrait pas arriver.
    Malheureusement la plupart des gens ne s’intéresse qu’à ce qui les touche personnellement. Or le féminisme ne touche en général pas les hommes. Le féminisme intersectionnel encore moins. Alors que c’est à eux, en grande majorité, qu’il faudrait apprendre comment sortir de ce mode de pensée trop archaïque.

    1. A. Eyre

      Je ne peux qu’être d’accord. D’ailleurs, même les hommes soi-disant alliés s’avèrent bien décevants lorsqu’il s’agit de se soulever contre leurs pairs. Concernant le féminisme intersectionnel, je pense qu’il est néanmoins nécessaire de « montrer l’exemple » si je puis dire, et de ne pas traiter nos semblables de la manière dont les hommes nous traitent. Car si nous n’y parvenons pas, comment les hommes le pourraient-ils ?
      Merci pour ce retour !